J'ai voulu prouver l'émergence, j'ai fait un jeu
Limon devait être un instrument pour prouver qu'une complexité peut naître toute seule. Une escouade d'analyses adverses m'a montré que je confondais deux choses. J'ai lâché l'ambition, et ça m'a coûté.
Pendant des mois, j'ai cru que je construisais un instrument de mesure. Un monde où des civilisations naîtraient, évolueraient, inventeraient des stratégies que je n'avais pas prévues. La preuve, en somme, qu'une complexité peut émerger seule. J'ai fini par admettre que je faisais un jeu. Ça m'a pris des mois de trop pour le voir.
Ce que je voulais prouver
Limon, c'est un monde de proto-humains qui vivent sans moi. À l'écran : un village qui grossit au bord d'une rivière, une lignée qui transmet un savoir de génération en génération, une civilisation voisine qui s'effondre pendant une sécheresse. Ils se regroupent, se sédentarisent, inventent des techniques, se font la guerre. Je n'y touche pas.
Mon ambition n'était pas de faire un jeu. C'était de prouver une émergence dite « ouverte » : des comportements que je n'avais pas programmés, apparaissant d'eux-mêmes, et surtout mesurés contre un modèle nul, c'est-à-dire contre du pur hasard. Pas une émergence qu'on raconte dans un billet. Une émergence qu'on démontre. La carte, les sprites, l'interface, ce n'était presque qu'un support pour la mesure.
Ce que j'ai vraiment prouvé
J'ai prouvé une sélection darwinienne générique : un moteur d'évolution ordinaire, qui agit sur n'importe quel trait hérité, pas un système bricolé pour un seul cas.
Pour le vérifier, j'ai cassé l'hérédité. Dans une version témoin, chaque enfant reçoit un génome tiré au hasard au lieu de celui de ses parents, et je compare les deux mondes. Résultat : l'adaptation qui se transmet de génération en génération est environ six fois plus forte quand l'hérédité fonctionne que quand elle est aléatoire. La transmission fait vraiment quelque chose. Ce n'est pas du bruit.
Mais il y a un piège, et j'ai mis longtemps à le voir. Prouver que la sélection agit sur un trait que j'ai écrit moi-même, ce n'est pas prouver que quelque chose émerge. C'est prouver que mon code fait ce que je lui ai dit de faire. Nuance minuscule sur le papier, gouffre en réalité.
L'escouade qui a retourné le verdict
Je me suis mis en tort volontairement. J'ai lancé une dizaine d'analyses adverses sur mon propre plan, chargées de le démolir plutôt que de le confirmer.
Le verdict a inversé mon cadrage. Je croyais avoir un problème d'exécution : lancer telle expérience, lever telle limite, agrandir la carte. Le problème était dans l'architecture elle-même. Deux failles.
La première : mon facteur six mesure une adaptation à des traits que j'ai choisis, pas une invention. Un arbre de technologies dont j'écris moi-même tous les effets reste un catalogue que je remplis à la main. Les vrais systèmes ouverts, ceux de la vie artificielle des années 90 comme Tierra ou Avida, laissent le programme libre de fabriquer des choses que personne n'avait prévues. J'avais confondu remplir un catalogue et ouvrir un espace. Ajouter cent fiches de technologie de plus, ça fait un meilleur jeu de gestion, pas un monde plus ouvert.
La seconde : ma seule façon de faire mourir un monde, c'était de le tuer en entier, d'un coup. Mais pour mesurer une stratégie, il faut que le monde survive assez longtemps. Donc chaque fois que j'avais quelque chose à mesurer, c'est que la mort n'avait justement éliminé personne. Impossible de gagner ce pari avec une pression aussi brutale.
Renoncer
La question de fond : est-ce que je construis un jeu, ou est-ce que je poursuis une preuve, en acceptant d'avance qu'elle puisse échouer ?
J'ai répondu un jeu. J'ai retiré « recherche sur l'émergence » du descriptif du projet, archivé le cahier des charges qui portait cette ambition, réécrit le texte de la page de vente.
Le prix est réel. J'ai passé des mois à courir après une preuve que mon architecture ne pouvait pas produire. Ces mois-là, je ne les récupère pas, et personne ne me rend le détour. La seule chose que j'en tire, c'est d'avoir arrêté de me mentir sur la nature de ce que je fabrique.
Ce qu'il reste
Le monde tourne toujours, déterministe, indifférent. Il ne découvre rien. Moi non plus, sur ce coup-là. Reste un jeu : un god-game, un de ces jeux où l'on observe un monde d'en haut sans le piloter directement, contemplatif, porté par une vraie sélection darwinienne générique.
Je le juge désormais à une seule aune : est-ce que c'est agréable à jouer ? Plus jamais : est-ce que ça prouve ma thèse ? C'est un horizon plus petit que celui que je visais. Il a l'avantage d'exister.
Une émergence qu'on raconte n'est pas une émergence qu'on prouve. J'ai fini par lâcher la mienne. Le monde, lui, n'a rien remarqué.